• Journal d'un corps

    Journal d’un corps, Daniel Pennac

    Editions Gallimard, Folio, 2012 et 2014

     

    Journal d'un corps

     

    « 13 ans, 1 mois, 8 jours                                                               Mercredi 18 novembre 1936

    Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. »

     

    Voici quelque chose de bien peu commun, l’auteur a donc raison. Ce livre est un roman aux allures de journal intime, au sens que le corps est à chacun et renferme à lui seul une multitude de secrets. C’est le journal qu’un homme tient de son corps, dès l’âge de 12 ans jusqu’à sa mort. En l’offrant à son amie Lison, il l’offre aussi à nous tous et nous permet d’apprivoiser ce qui nous est quotidien.

     

    « 13 ans, 1 mois, 10 jours                                                             Vendredi 20 novembre 1936

    J’ai bien réfléchi. Si je décris exactement tout ce que je ressens, mon journal sera un ambassadeur entre mon esprit et mon corps. Il sera le traducteur de mes sensations. »

     

     

    A la différence d’un journal de sentiments, celui-ci est tenu au fur et à mesure des surprises que le corps nous fait. A mesure que l’auteur découvre, prend connaissance de son corps, c’est le lecteur qui, au fil de la lecture prend lui-même conscience de ce que le sien lui dévoile.

             En pleine lecture, j’ai souvent réagi en me disant « Mais c’est vrai ! Je n’y avais jamais prêté attention... » Quand sont arrivés ces moments inévitables (car il ne faut pas se voiler les yeux, nous ne portons que rarement attention au langage de notre enveloppe corporelle), j’ai posé le livre. Prendre le temps de réfléchir, essayer de se souvenir de ce moment où, moi aussi mon corps m’a traduit une émotion, une sensation, une évolution que j’avais jusqu’alors ignorée. Plus à l’écoute, le lecteur, vous, moi, appréhendons celui qui ne le quitte pourtant jamais mais qui nous est parfois si étranger.

     

    « 50 ans, et 3 mois                                                                                   Jeudi 10 janvier 1974

    Si je devais rendre ce journal public, je le destinerais d’abord aux femmes. En retour, j’aimerais lire le journal qu’une femme aurait tenu de son corps. Histoire de lever un coin de mystère. En quoi consiste le mystère ? En ceci par exemple qu’un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, et que les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l’encombrement de leur sexe. »

     

     

    A mesure que j’avance dans la lecture de ce journal s’installe en moi une réelle sympathie pour cet homme dont je ne connais rien si ce n’est les rouages de son anatomie, autrement dit si ce n’est tout. Alors que j’ai fait connaissance avec l’auteur à l’aune de ses douze années, j’ai l’impression d’avoir vécu une vie avec lui, la sienne. Je découvre maintenant un corps meurtrit par le temps, j’ai le sentiment d’avoir le privilège de savoir ce qui va se passer plus tard, comme si l’on m’offrait le pouvoir de voir l’avenir, de mon corps cette fois, et de ma façon d’appréhender le monde. Nostalgie,  nostalgie de cet homme devenu vieux, comme un grand père qui nous aurait posé sur ses genoux pour nous apprendre la vie. Je ressens alors une certaine tristesse, et le fait de tourner une page provoque en moi un sentiment contradictoire : tourner la page, c’est continuer à avancer dans ce journal qui m’ouvre une porte vers l’inconnu. Tourner la page c’est aussi accélérer la vie de ce corps jusqu’à sa fin.

     

    « 44 ans, 6 mois, 23 jours                                                                        Vendredi 3 mai 1968

    « La peau vieillit. » Cette phrase anodine a fait mouche. C’est une vieille peau, disait maman en parlant des gens qu’elle n’aimait pas (qui aimait-elle ?). Vieille peau, vieille baderne, vieux con, vieille carne, vieux schnoque, vieux débris, vieux machin, vieux croûton, vieux cochon, vieille ganache, vieux dégoûtant : les mots, la langue, les expressions toutes faites laissent entrevoir quelques difficultés à entrer dans la vieillesse d’un cœur léger. Quand y entrons-nous, d’ailleurs ? A quel moment devenons-nous vieux ? »

     

     

    Après avoir lu ce journal, je regarde le monde différemment. Je ne vois plus les gens je les regarde. J’ai l’impression de tous les connaitre mieux désormais et je me demande alors si eux-mêmes ont conscience de leur corps, de ce qu’il leur dit, de ce qu’il raconte aux autres rien qu’en se montrant. Je me dis que si ce n’est pas le cas, j’ai maintenant cette conscience pour eux.  

    Ce journal est très singulier, c’est l’œuvre d’une vie unique. Mais c’est aussi un journal étrangement universel. Le journal d’un corps, c’est aussi le corps lui-même, qui raconte toute une vie au fil des rides et des marques que la vie laisse sur nos peaux.

                                                                                                                                                                      

     

    Si vous souhaitez à votre tour faire l’expérience de cette lecture, vous pourrez retrouver Journal d’un corps de Daniel Pennac à la bibliothèque de Valenton.

     

    Bibliothèque municipale
    Espace Julien-Duranton
    Place Paul-Vaillant-Couturier

     

    Jours d’ouverture
    mardi de 16h à 18h
    mercredi de 10h à 12h et de 13h30 à 17h
    vendredi de 14h à 18h
    samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h