• Fantaisie Militaire

    Culture en partage: une nouvelle rubrique sur notre blog

     

    Fantaisie militaire – Alain Bashung (1998)

    On ne guérit jamais de son enfance. Les émotions vécues lorsque nous comptons encore nos années sur moins de dix doigts nous parcourent longtemps et forgent un peu nos goûts. C'est une thèse bancale, je l'admets, mais ici elle carbure à plein régime. Car la première fois que Bashung s'est immiscé dans mes tympans j'avais pas 5 ans sur la radio de ma maman. C'était Osez Joséphine. Dès que l'Inca passait sur les ondes fm elle tournait la molette du son à fond. Et en ce mois de février 1998 frileux dans mes contrées savoyardes natales, emmitouflé à l'arrière de la voiture pour aller à l'école, les premiers mots de La Nuit je mens retentissent et en fait je crois bien que c'est là que tout commence. Même si la détonation se fera sentir quelques années plus tard. « On m'a vu dans le Vercors, sauter à l'élastique/ voleur d'amphore, au fond des criques ». Je comprend rien à ce que le monsieur dit mais un truc se débloque faut croire. En tout cas ce souvenir m'est resté...

     

     

     

    Bon à 9 ans on ne se tape pas Fantaisie Militaire en entier. On sait que ce monsieur qui chante on aime bien. On est content quand ses tubes passent à la radio. Maman monte le son. Et puis on passe à autre chose. À des choses de son âge. Et puis après quelques années ça vous revient comme un boomerang en pleine tête. Et là on est prêt. Enfin pas vraiment. On n'est jamais réellement prêt pour Bashung. Ça change tout le temps. Même quand j'aurai 80 ans, si Philippe Morris m'a pas eu d'ici là, il sera encore mystérieux. Mais disons qu'à 17 ans on peut commencer à se tapoter la nuque avec quelques morceaux puis s'immerger petit à petit dans les eaux troubles de son œuvre. M'immerger c'est ce que j'ai fait avec Fantaisie militaire. Comme Bashung sur la pochette de l'album, immergé dans une eau verte. Façon Ophélie préraphaélite.

     

    Le 6 janvier 1998 sort cet album qui est considéré comme le chef-d’œuvre de Mr Bashung, rockeur qui déboula dans le paysage musical français dans les années 1960. Mais c'est seulement en 1980 qu'il se fait un nom grâce à un prénom, Gaby, ultime chance donnée par sa maison de disque. « Tu f'rais mieux d'nous pondre un truc qui marche mon garçon ». Puis Vertige de l'amour suivra et c'est le jackpot. Sauf que Bashung n'est pas un chanteur de hit parade. Alcool, dépression, cure de désintox suivront. Comme écrira plus tard Gainsbourg dans une chanson de l'album Play Blessure qu'ils créeront à quatre mains, et quelques verres de 102, double pastis 51, « c'était un chanteur disparu dans le désert de Gaby». Fin des années 1980, début 1990 il devient une figure du rock français. Et puis il retombe dans ses travers. Il devient un « soldat sans joie » au sein du Pavillon des Lauriers de l'hôpital de Meudon. Dans cet enfer Jean Fauque, son ami et parolier, lui rend visite régulièrement. Bashung-Fauque c'est le duo d'équilibristes des mots, des métaphores et calembours. Leurs méfaits se retrouvent sur les albums Osez Joséphine et Chatterton.

     

    Bashung se libère des murs blancs de l’hôpital et des toges qui le toisent pour une piaule à Belleville. Et le duo se remet en piste. Pour préparer Fantaisie Militaire Jean Fauque noircira des centaines de pages et passera de longs mois avec Bashung à remanier les textes. Bashung est encore convalescent. Sur un fil de rasoir. Il se met à travailler différemment que sur ses précédents albums. Il coupe ses textes, place des phrases de chansons dans d'autres, façon puzzle. Il enregistre de la matière brute qu'il va faire dépatouiller par des sorciers musiciens que seront Les Valentins, Richard Mortier, son ancien guitariste, Rodolphe Burger ainsi que divers directeurs artistiques et ingénieurs du son dont Ian Caple et Jean Lamoot qui est l’un des seuls en France à l'époque à utiliser le logiciel Pro Tools qui sera une révolution dans la musique assistée par ordinateur.

     

    L'Inca laisse quartier libre à ses camarades de jeu. Pas de limite. Expérimentation. « Trahissez tout ce que j'ai fait avant » leur lance t-il. Il réunit ses comparses au studio Antenna à Paris. Il leur a donné des bandes très minimalistes, simplement avec sa voix et un rythme. Il les laisse seuls. Lui, il attend dans la cuisine. Ils vont travailler sur les mêmes morceaux mais chacun de leur côté, sans se concerter. Pendant quatre mois les musiciens s’attellent à leurs expérimentations. Bashung écoute tout ça de loin, au bout du couloir. Il s'imprègne. Il digère. Il examine les possibilités. Il choisit quelques accords dans cette maquette, un refrain dans une autre, un pont dans une troisième. Il les mélange, les déconstruit, les inverse. Dans son cerveau ça se structure. Petit à petit l'oiseau fait son nid. Exigeant et méticuleux il prendra son temps pour peaufiner les maquettes très abouties avant l'enregistrement qui se fera au studio Miraval, dans la Var, puis le mixage, à Londres.

     

    Le 6 janvier 1998 le disque sort. Le nom Fantaisie militaire, titre numéro 3, serait venu à l'esprit de Bashung après qu'il ait vu à la télé un soldat déchiqueter son képi et pleurer.

     

     

     

    « Tout l'album, j'ai pensé pratiquement à une seule image, que j'avais vue un jour à la télé, où je voyais un militaire, au Rwanda je crois, qui déchirait son béret avec son couteau. Il pleurait. Apparemment il ne savait plus quoi décider, il était dans le désarroi le plus complet. et de voir un militaire faire ça... Parce qu'un militaire c'est quand même quelqu'un qui est entraîné pour garder son sang froid, pour être costaud... Et voir que ce genre de personne peut craquer, ça veut dire que sa tête est farcie de contradictions et de paradoxes. C'est insupportable pour le commun des mortels. Il y a des choses qui arrivent qui nous bousculent de telle manière que ça nous fait imploser. Moi j'ai la chance de pouvoir le raconter, mais d'autres ne savent pas comment le sortir alors ça peut se traduire par de la violence. Pour moi faire un disque ça peut aussi être un acte de violence mais c'est une violence plus canalisée. »

     

    Fantaisie Militaire c'est un enchaînement d'expériences sonores et littéraires, de mots malaxés, de phrases remodelées, d'impasses, de grands espaces, de sonorités hybrides, de morceaux éparpillés. C'est une voix de crooner dissimulée sous un chapeau et un long manteau. C'est une voix profonde et chaleureuse. C'est aussi une voie froide, terreuse. C'est du rock indé, du trip hop, du drum and bass. C'est de l'audace. Bashung s'approprie toutes les musiques des années 1990. Il les ingurgite. Il les dissèque. Il les mixe et remixe. Il ne se contente pas de réutiliser les recettes que d'autres ont suivies et avec lesquelles ils ont réussit. Il s'en empare et les imprègne de sa personnalité. Il prend de la hauteur sur le rock et l'électro. Il les dépasse et en donne une version nouvelle, insolite.

     

     

    Fantaisie Militaire c'est les rythmes entêtants de Samuel Hall, histoire d'un parano meurtrier. C'est 2043 qui est aussi froid que le corps de la Belle endormie et de ses congénères qui crient au génie. C'est l'épure d'Angora et de Dehors. C'est les cordes de la Nuit je mens et d'Aucun express. C'est le minéralisme de Malaxe. C'est des notes de claviers qui déchirent la masse, des guitares et des basses qui font trembler les barreaux de Mes prisons, c'est l'orientalisme d'Ode à la Vie et du Pavillon des Lauriers. Et c'est plein d'autres trucs aussi.

     

     

     

    Fantaisie militaire c'est douze chansons qui n'en sont qu'une. C'est le mensonge, la déconstruction, la folie, la rupture, les vertiges, les désillusions, l'enfermement, l'aliénation. Les paroles sont opaques. Chacun y voit ce qu'il veut. C'est liberté totale pour l'auditeur. Tout échappe à tout le monde. Y compris à Bashung. C'est la chanson qui fait sa propre histoire. Aucune route à suivre. On prend des contre allées. Tout ça trempé de sonorité orientales, d'élans électros, de guitares, de cordes et de claviers qui se disputent la part de galette musicale, tous mouillés de vert militaire.

     

    Avec cet album Bashung fout un coup de pied dans le rock français de l'époque et la chanson française dans son ensemble. Le texte ne suffit plus. Les riffs non plus. Parole-mélodie-rythme-interprétation marchent ensemble. Dès Malaxe on se balade dans ces paysages lacustres et épais que Bashung chante. On est crispé devant le flippant Samuel Hall. On voit le train dans les plaines. On tousse avec Angora. On nage avec les murènes.

     

     

     

     

    Bashung ouvre de nouveaux horizons artistiques qu'il explorera encore sur l'Imprudence en 2002 et sur sa (sublime) tournée La Tournée des Grands Espaces. Noir Désir suivra ces sentiers avec leur Des visages des figures. Aujourd'hui Bashung est une statue du Commandeur. Beaucoup s'en réclament. Certains à juste titre. D'autres...

     

    Alors plongez en retenant votre respiration dans les eaux d'une fantaisie vert-de-grisé. Et à chaque fois que passe Bashung à la radio tournez la molette du son à fond. Faut parfois suivre l'exemple de ses parents.

     

    Mikaël